En janvier 2026, une règle a changé dans le fonctionnement des marchés européens de l'électricité. Derrière la hausse du prix de l'électricité à La Réunion, c'est ce changement-là qu'il faut comprendre — pas une décision d'EDF OI.

Le marché de l'électricité en Europe fonctionne selon un principe appelé merit order. Chaque jour, les producteurs proposent leur courant du moins cher au plus cher : le solaire et l'éolien d'abord, puis le nucléaire, puis le gaz. Le prix retenu est celui de la dernière centrale appelée pour boucler la demande. Si c'est une centrale à gaz, c'est son coût qui s'applique à toute l'électricité vendue ce jour-là — y compris celle produite bien moins cher par le nucléaire ou le solaire.

C'est pour cette raison que la fermeture du détroit d'Ormuz depuis février 2026 a poussé les prix de l'électricité à la hausse en Europe — même dans des pays qui n'utilisent presque pas de gaz pour leur production. Le gaz monte, le prix marginal monte, le marché suit.1

0,10 € prix du kWh EDF OI
en 1996
0,25 € pic 2024
+150 % en 28 ans
0,194 € prix actuel — fév. 2026
Tarif Bleu EDF OI

Pourquoi l'électricité est aussi chère à La Réunion ?

Pas de centrale nucléaire à La Réunion, pas d'accès au marché spot européen, pas de gazoduc sous l'océan Indien. Et pourtant, chaque secousse des marchés continentaux finit par remonter jusqu'à la facture EDF OI. Voilà pourquoi.

La péréquation tarifaire

À La Réunion, le kWh est facturé au même prix qu'à Paris. C'est la péréquation tarifaire nationale : un tarif réglementé identique partout en France, quelle que soit la réalité du coût local. Or produire de l'électricité sur une île isolée, historiquement dépendante du fioul importé, coûte entre 0,70 et 0,90 € par kWh — quatre à cinq fois le prix affiché sur la facture. La différence est couverte par la CSPE, une taxe payée par tous les consommateurs français. La métropole finance une part du coût réunionnais, et en échange La Réunion subit les règles tarifaires métropolitaines.

C'est ce lien qui crée la vulnérabilité. La péréquation protège les Réunionnais du coût réel de production sur l'île — mais elle les expose aux fluctuations du marché continental. Ce qui se négocie à Frankfurt ou Amsterdam se retrouve, quelques mois plus tard, sur une facture à Saint-Denis.

Le bouclier ARENH — disparu depuis janvier

ARENH (2011 – 31 déc. 2025)

Pendant quatorze ans, un dispositif appelé ARENH obligeait EDF à vendre entre un quart et un tiers de sa production nucléaire à un prix fixe : 42 €/MWh. Ce tarif plancher stabilisait la construction des tarifs réglementés pour tous les consommateurs français — Réunionnais compris. Sans réacteur sur l'île, la facture EDF OI bénéficiait quand même de l'ancre nucléaire.

Cette ancre a lâché le 31 décembre 2025. Depuis janvier 2026, EDF vend la totalité de sa production au prix du marché. Les tarifs réglementés sont désormais entièrement indexés sur un marché de gros soumis aux crises géopolitiques, aux variations du gaz, aux décisions prises à Bruxelles.2

Le VNU — le filet de sécurité

Le dispositif censé prendre le relais de l'ARENH s'appelle le Versement Nucléaire Universel. Il est conçu pour redistribuer les surprofits d'EDF quand les prix de marché s'emballent. Son seuil de déclenchement : 78 €/MWh. Les prix actuels tournent autour de 50 €/MWh. Le filet existe — il ne se déploie pas.3

Pour que les consommateurs en bénéficient, le marché doit progresser de 56 % au-dessus de son niveau actuel. D'ici là, chaque hausse passe directement en facture.

+66 % sur la facture EDF à La Réunion — à consommation identique

Prix du kWh à La Réunion (TTC) — 1996 → 2026
pic 2024
0,252 €/kWh

La courbe sur trente ans a trois temps. De 1996 à 2012 : progression lente, de 0,10 € à 0,13 €. Puis une première rupture en 2012–2014 : +26 % en deux ans, portée par la montée en charge de la CSPE. Longue stabilité ensuite — jusqu'au choc de 2022. Le prix franchit 0,20 € en 2023, culmine à 0,252 € en 2024. La détente de 2025–2026 (retour à 0,194 €) ne change pas le bilan sur trente ans : le kWh a été multiplié par 2,5.

Ce que le graphique ne montre pas, c'est l'évolution de la facture totale. Un abonné en 6 kVA, 2 750 kWh par an, a vu sa facture passer de 485 € à 807 € entre 2018 et 2025. Sans changer une habitude. Soit +66 % en sept ans. L'écart avec la courbe du kWh s'explique par les autres postes — comme vous pouvez le lire dans cet article Zinfos974.4

Pourquoi la facture monte plus vite que le kWh

Le graphique ci-dessus suit le prix du kWh (+26 % de 2018 à 2025). La facture totale intègre en plus l'abonnement (puissance souscrite, révisé chaque année) et les taxes : CSPE (contribution au service public de l'énergie), TCFE (taxe sur la consommation finale d'électricité), TVA à 8,5 % en Outre-mer. Ces postes évoluent indépendamment du prix du kWh — et tous ont augmenté. C'est leur cumul qui produit le +66 % sur facture.

La prochaine révision tarifaire est attendue le 1er août 2026. C'est la première qui intégrera les effets de la fermeture d'Ormuz. Les clients en offre indexée l'absorberont les premiers.

Pour un territoire sans réacteur, sans marché spot et sans gazoduc, la question n'est plus de savoir si les prix monteront. C'est de savoir quelle part de la consommation peut encore y échapper.

Panneaux solaires à La Réunion : ce que les marchés ne peuvent pas atteindre

L'électricité produite sur un toit ne passe par aucun marché de gros. Elle ne connaît pas le merit order. Le prix du gaz en mer du Nord ne la concerne pas. À La Réunion, avec près de 2 800 heures d'ensoleillement par an et des façades Ouest et Nord parmi les plus exposées du territoire français, cette alternative est particulièrement accessible.

Carte du potentiel solaire à La Réunion — irradiation globale horizontale
Potentiel solaire à La Réunion — irradiation globale horizontale (kWh/m²/an). Les côtes Ouest et Nord affichent les niveaux d'ensoleillement les plus élevés de l'île. Source : OER / Énergies Réunion.
0,194 € kWh sur le réseau EDF OI
Tarif Bleu — fév. 2026
2 800 h d'ensoleillement par an
à La Réunion
5 kWh/m² d'irradiance par jour
côtes Ouest et Nord

Son prix est fixé à l'installation. Il ne sera pas révisé en août.

Ce qui peut changer

Le merit order ne va pas disparaître. L'ARENH ne reviendra pas. Les marchés de gros continueront d'être exposés aux crises géopolitiques. Ce sont les règles du jeu énergétique européen, et La Réunion y est liée par la péréquation tarifaire.

Ce qui reste à portée, c'est la part de la consommation encore soumise à ces règles. Chaque kWh produit localement est un kWh sorti du circuit — dont le prix ne dépend ni de Bruxelles, ni d'Ormuz, ni de la prochaine révision tarifaire.

1 Paca Energies, mars 2026 ; Optima Énergie, mai 2026 — mécanisme merit order et impact de la crise d'Ormuz sur les prix européens de l'électricité.

2 Connaissance des Énergies, déc. 2025 ; Franceinfo, déc. 2025 ; Hellowatt, déc. 2025 — fin de l'ARENH au 31 décembre 2025 et mise en place du VNU.

3 CRE — Commission de Régulation de l'Énergie, consultations publiques 2025 sur le Versement Nucléaire Universel.

4 Tarifs EDF OI : grille Tarif Bleu résidentiel TTC, EDF Réunion, 01/02/2026. Série historique reconstituée d'après OER / Énergies Réunion et CRE. Note : Zinfos974 (août 2025) documente une hausse de +66 % sur la facture totale (abonnement + kWh + taxes) d'un client 6 kVA entre 2018 et 2025 — chiffre non comparable au seul prix du kWh présenté dans le graphique. Ensoleillement La Réunion : OER / Énergies Réunion. LCOE solaire : Electro Concept OI, fév. 2026.

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